Quelle chance d’être Européen …

(de la liberté fondamentale à la vie privée et à la confidentialité des données personnelles)

 

Le monde sur le point de se diviser

Le 3 avril dernier les USA ont voté le droit pour les fournisseurs d’accès internet de commercialiser l’historique de navigation et la géolocalisation de leurs clients.

Dans un an, l’Europe sera dotée d’un nouveau règlement (GDPR) qui va protéger comme elles ne l’ont jamais été, les données personnelles des citoyens européens.

Deux visions du monde, deux philosophies. L’une menée par le profit, l’autre rappelant la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée au Nations Unies le 10 décembre 1948 (article 12) . Comment ne pas voir dans cet évènement une reculade de l’histoire pour l’Amérique? D’aucuns prétendront que c’est pour fournir des services innovants, que l’Europe va se couper de l’innovation et de la croissance en limitant les flux de données décrits comme l’or noir du futur… Ces perspectives négatives sont surtout marquées par une absence de vision globale et l’appât d’un gain à court terme. Que peut amener une société où les faits et gestes de chaque individu pourront être monnayés, analysés par une machine, sans l’avis, la compréhension et le consentement de l’intéressé ? Les Jules Vernes d’aujourd’hui, imaginent des scénarii effrayant dans des films ou des séries tellement efficaces. Mais cette peur ne doit servir qu’à alerter, à réfléchir au monde dans lequel nous voulons vivre, et surtout à agir pour aller vers une société que nous aurions choisie et non subie.

Refuser de livrer ses données personnelles c’est devenir suspect

Ma fille a eu sa première voiture l’année dernière et l’assurance lui a proposé de poser un boitier dans son véhicule qui vérifierait sa bonne conduite pour lui accorder une remise sur le montant de sa police. Elle a refusé, et m’a dit : « C’est par principe. Si on accepte ça aujourd’hui, demain celui qui refusera sera suspect, et la suspicion c’est le début de la tyrannie… ». Appliquons ça à la santé, ou aux objets connectés portés (wearable) capables de collecter des paramètres physiologiques. Une assurance américaine a lié sa police santé au port d’un bracelet connecté. Imaginez un malade arrivant à l’hôpital pour un malaise cardiaque. L’assurance sollicitée informe l’hôpital que le patient n’a pas assez fait d’exercice, ou a trop souvent mangé au fastfood (grâce à la géolocalisation) et qu’en conséquence elle ne prend pas en charge les frais… Et si je refuse le bracelet ?

L’assurance perdra tout pouvoir de « rassurance » si à vouloir anticiper tous les risques, les fait porter directement à l’usager.

D’autres bracelets connectés permettent de savoir où se trouve son enfant. Ça rassure les parents. Que penser du traitement infligé à l’enfant si c’est le même que celui imposé au prisonnier en liberté conditionnelle ? Comment l’enfant peut-il se construire sans prendre des responsabilités ou même transgresser ?

Si les entreprises, la société, l’état peuvent en savoir plus sur l’usager que lui-même, de multiples travers peuvent apparaitre. La manipulation politique et le populisme (dire à l’autre ce qu’il attend d’entendre) peuvent faire le reste.

DataMining et analytique maitre d’un monde inhumain

Une société anglaise, spécialisée dans l’analyse des données prétend avoir permis l’élection de Donald Trump et le vote du Brexit  (Arte VoxPop 17 janv. 2017 https://www.youtube.com/watch?v=m-MPtv06M7I ). Des algorithmes, en déterminant le profil de millions d’américains, et grâce au croisement et l’analyse de plusieurs milliers de données par individu, ont envoyé des messages discrets et très ciblés dans des news, des publicités reçues par les usagers. Ces messages ont influencé les votes, et cette entreprise en est fière… le cours du monde en a été changé, et la démocratie a été mise à mal.

Un compteur électrique qui analyse la signature de consommation électrique de chaque appareil dans la maison et l’opérateur connait la marque de mon réfrigérateur… Mon bracelet connecté sait que dans l’escalier que j’ai monté hier, mon cœur est monté à 140 pulsations, idem la nuit dernière…

L’anonymat qui était une des pierres fondatrices de l’internet, et qui peut être la meilleure ou la pire des choses, devient de plus en plus compliqué à atteindre. C’est l’anonymat qui nous protégeait dans l’isoloir, mais aussi au quotidien quand nous l’avions choisi. Le choix d’être discret, de ne pas se montrer, voire de disparaitre, est tout aussi respectable que celui de se montrer, de s’exposer au monde. Il représente une liberté fondamentale, celle de n’être ni suivi ni espionné. Imaginez un monde où tout le monde aurait accès à tout élément de votre vie… Confieriez-vous tout votre passé, votre présent et votre futur avec toute la documentation images, textes et sons associés, à votre famille, vos amis, amants, employeurs, collègues, fonctionnaires, bailleurs, voisins … Que répondriez-vous à la question « mais pourquoi pas ? Avez-vous des choses à cacher ? »

Oui, nous avons tous à cacher quelque-chose, c’est notre intimité, notre miroir personnel. Cela fait partie de notre identité, tout autant que l’image que nous exposons au monde.

Les databrokers et le profit à tout prix

La motivation principale de ce mouvement inquisiteur est le profit, un profit sauvage, à court terme. Sous le couvert très légitime de vouloir rendre des services toujours plus personnalisé, les entreprises collectent à tout va, même si elles n’en ont pas l’usage immédiat. Ces données sont revendues, analysées, croisées, revendues raffinées… C’est le métier des databrokers qui achètent et vendent de la donnée personnelle comme une matière quelconque. Sauf qu’il y a des êtres humains derrière ces données, qui ne sont pas obligatoirement au courant des informations sur eux qui circulent d’entreprise en entreprise.
Beaucoup de digital marketeur ont oublié que la base du commerce est la confiance, et que sans cette confiance, le client s’en ira ailleurs. Il est possible de maintenir cette confiance, mais elle passe par le respect, celui de l’information de l’usager, du respect de ses choix. Le début des années 2000 a été marqué par une volonté de transparence, même dans le design. Ces années ont  abouti à la méfiance et la défiance, car la transparence n’a été qu’une apparence dépourvue d’actions concrètes. Le marketing du futur est bienveillant. Plutôt que de montrer, il agit, il fait interagir le client, accompagne ses choix.

Il n’est pas trop tard pour refuser une monétisation de notre intimité. C’est un choix pour les usagers, et une stratégie pour les entreprises qui passe au préalable par une prise de conscience urgente, de ne plus « laisser faire». Et l’Europe nous aide dans ce sens…

La nouvelle règlementation Européenne garanti le citoyen d’un usage respectueux de ses données. Elle va imposer aux entreprises une modification de leurs pratiques. C’est un cercle vertueux. Plus les usagers seront confiants et rassurés, plus ils seront enclins à utiliser librement et sans crainte les extraordinaires possibilités du big data et de l’analytique.

Ce sont deux visions du monde futur qui vont s’opposer.

Je suis heureux d’être Européen…

Philippe MICHEL